DOSSIER : LA REVERSIBILTE : LA DURABILITE PAR L’EVOLUTION DES USAGES

Le concept de réversibilité en architecture n’est pas nouveau. Le Corbusier ou Marcel Lods s’étaient déjà posé la question. Depuis la crise de 2008, le contexte économique et sociétal a revitalisé la réflexion au travers du prisme de la crise du logement pour certains, et de celui de la restructuration d’immeubles tertiaires relativement récents pour d’autres.

Depuis longtemps les architectes savent transformer et reconvertir la destination d’un immeuble. Les constructions haussmanniennes s’y prêtent par exemple merveilleusement bien en raison de leur hauteur sous plafond, des doubles orientations, des courettes de ventilation, de la taille des pièces, de la trame des baies … Mais transformer un immeuble de bureau monofonctionnel plus récent en logement est une autre affaire.

Contrairement à la reconversion d’un bien existant, la réversibilité est une solution qui consiste à programmer un ouvrage neuf pour qu’il puisse indifféremment accueillir des usages différents et ainsi changer d’état à l’envi, en fonction des besoins internes du bâtiment mais aussi de la ville. Du tertiaire au logement, il n’y a plus qu’un pas, et inversement. A condition toutefois de veiller dès la construction de prendre ce qu’il y a de mieux dans une destination pour l’agréger aux éléments les plus favorables de l’autre. Des coursives extérieures mêlées à des balcons, des hauteurs sous-plafond généreuses, des façades bardées de matériaux de qualité... entre autres. En termes urbain, la réflexion est née de l’observation de quartiers entiers, délaissés après seulement quelques décennies. La ville démontre chaque jour une capacité intrinsèque à la résilience. Construire réversible augmente alors la faculté de la ville à se reconstruire sur elle-même tous les 30 ou 40 ans. Tel un gros chat, le bâtiment pourrait avoir plusieurs vies, selon les conjonctures, les besoins, l’évolution de la société et des turbulences qu’elle traverse.

Ces dernières décennies, les modes de vie, de vivre, de communiquer, d’habiter, de travailler, de grandir, de vieillir ont fortement changé. L’impact sur la construction ne pouvait pas être anodin. Expérimenter ne coûte paradoxalement pas plus cher. Les acteurs tertiaires ont ainsi été les premiers à tenter l’expérience, comme Sogeprom avec Ampère +, suivi de près par quelques bailleurs téméraires dont la RIVP, boulevard Davout par exemple.

Dans un contexte où le trop-plein de bureaux coexiste en ville avec la pénurie de logements, l’avenir de la construction durable passerait aussi par la réversibilité des édifices, en limitant les démolitions-reconstructions et le bilan-carbone du secteur. Surtout qu’en France, le concepteur, le financeur, la ville, l’utilisateur se heurtent à tout un ensemble de normes et de règles qui empêchent d’agir au moment où cela serait le plus opportun. Ils doivent donc agir main dans la main. C’est ainsi que des alliances promoteurs / architectes, encouragées par les villes militent pour des permis sans destination à l’image d’Icade avec Anne Demians. En réalité, tous poursuivent le but d’une « déspécialisation » des bâtiments ou la conception de bâtiments neutres dans leurs usages, capables d’absorber toutes évolutions en fonction des besoins à un coût maîtrisé de la construction à la modification. La structure doit alors devenir mutable et ne peut l’être que si son évolution est anticipée dès la conception. Certes, le coût est plus important en structure poteaux-dalles mais c’est la seule qui, en supprimant les murs de refends, donne au bâtiment de l’endurance dans le temps.

Pour donner toutes les clés de l’évolution probable, mettre en place une façade porteuse ne peut pas rester l’ultime solution. Il s’agit en effet de penser sur une épure structurelle, à savoir des épaisseurs de bâti propices aux multiples orientations et à la ventilation naturelle, uniformiser les hauteurs en réhaussant la hauteur classique dévouées aux logements sans trop abaisser les élévations réglementaires tertiaires jusque dans les halls par exemple. En conséquence, quitte à utiliser les modes constructifs traditionnels, la réflexion essentielle quant à la pérennité d’un bâtiment, voire son éventuelle réversibilité, doit procéder en premier lieu d’une réflexion sur ses éléments structurants, les éléments interchangeables, escaliers, ascenseurs, gaines techniques intégrés là où ils gêneront le moins. Libérée de toute contrainte, la façade est alors libre de montrer une répétition de trames plus agréable que pour une opération de logement traditionnel.

La rationalité économique de ces projets a aussi un autre avantage. Le travail en complicité avec les industriels de tous bord permet alors de dégager des postes plus généreux sur les matériaux de façade afin de rendre la façade plus qualitative dans la ville. Dès lors, vue de dehors, le programme ne se montre plus et ne dérange plus alors la ville. Quelle que soit la méthode, cette réflexion sur la réversibilité de l’espace permet d’intégrer dès la conception tant les nouvelles façons d’habiter – colocation, petites unités familiales, capacité à agrandir ou réduire le logement au fil de sa durée de vie – que les nouvelles façons de travailler – ‘coworking’, espaces de travail complémentaires au travail à la maison, espaces ouverts ou fermés selon les besoins. Il ne s’agit donc pas seulement d’architecture mais de la prise en compte des évolutions techniques et culturelle de la société et d’anticiper peut-être sur des usages encore inconnus. Il est en tout cas permis de penser que la réversibilité peut se révéler garante, au moins participer, d’une ville plus durable et soutenable.

by Léa Muller


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